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Burkina Faso: Un état dépassé par les questions sécuritaires (Reportage)
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Sur la place de la Nation, les dos se prosternent sous un soleil de plomb. Ce jour-là à Ouagadougou, on fête la fin du Ramadan. Sur l’estrade, le Premier ministre, l’archevêque, l’imam. Le message est clair : les djihadistes ne détruiront pas le Burkina Faso et son exceptionnel brassage multiculturel. Ici, pas une famille qui ne soit religieusement métissée. Le « pays des hommes intègres » a fait de sa diversité religieuse une fierté.

En bordure de la ville, dans cette ruelle de terre rougie, des hommes sont rassemblés autour d’une table de plastique vert. Ouvriers, chauffeurs, petits fonctionnaires. Ils sont rassemblés là, pour partager le traditionnel repas qui marque la fin du mois de jeûne. Les mains droites plongent dans le plat de mouton grillé. Le thé coule. « Ici, tout le monde est mélangé. Cette maison est catholique, celle-ci musulmane, là ce sont des protestants, des animistes », explique l’un d’eux. En ce jour de fête, ce sont les musulmans qui portent le mouton à leur voisin, mais à Noël, les chrétiens font la même chose.

L’homme qui parle est chrétien. Il était guide. Mais avec l’accélération des attaques depuis quelques mois, il n’y a plus un touriste. Les expatriés se terrent, évitent les restaurants, les lieux publics. De nombreuses entreprises ont réduit au maximum le personnel non nécessaire, et fait partir les familles des employés. Certaines ONG redéployent leur siège vers Abidjan ou Dakar, considérées comme plus « sûres ». On recommande aux expatriés de ne pas avoir « d’habitudes », d’emprunter une route différente chaque jour.

Le Burkina Faso, un nouveau Mali ?

Grande prière de l’Aid, Place de la Nation, Ouagadougou juin 2019.Grande prière de l’Aid, Place de la Nation, Ouagadougou juin 2019. Crédits : Claude Guibal – Radio France

 

Très longtemps considéré comme un havre de paix et de sécurité en Afrique de l’ouest, le pays a progressivement basculé depuis la chute du président Blaise Compaoré en 2014, avec le chaos insurrectionnel et la désorganisation des forces de sécurité du pays. Un terrain fragilisé qui a permis aux groupes djihadistes d’étendre leur influence dans le pays, au point de faire craindre à de nombreux experts que le Burkina Faso ne devienne le nouveau Mali.

Ansarul Islam, le GSIM (groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al Qaeda) ou l’EIGS (état islamique au grand Sahara) : depuis 2015, les attaques djihadistes se sont multipliées : plus de 200 entre 2016 et aujourd’hui… Des cibles locales, représentants de l’état, chefs religieux, marchés, positions sécuritaires, ou des cibles occidentales, enlevées ou tuées lors d’attaques d’envergure, comme celle contre un restaurant et un hôtel très fréquentés par les Occidentaux qui fit 30 morts à Ouagadougou en janvier 2016, ou en 2018 contre l’ambassade de France et le quartier général des forces armées burkinabés.

Une économie destabilisée par l’insécurité

Le mois dernier, après l’assaut meurtrier lancé par les forces spéciales françaises pour libérer les quatre otages, français, américaine et sud-coréenne retenus dans le nord du pays, l’ambassade des Etats-Unis a mis à jour sa carte sécuritaire. Le Burkina Faso entier est classé en zone rouge, la capitale, Ouagadougou restant à l’orange « très fortement déconseillée, sauf raison impérative ».

La carte émise par le département d’Etat américain concernant le Burkina FasoLa carte émise par le département d’Etat américain concernant le Burkina Faso

 

De quoi plonger les Burkinabé dans la colère. « Cette carte est exagérée, il y a des attaques partout, mais là, c’est trop. C’est terrible pour nous, cela fait peur aux investisseurs, aux touristes, à tous ceux qui voudraient venir ici, alors qu’on en a besoin pour soutenir l’économie du pays » expliquent des habitants d’un quartier populaire de la ville.

Et ici, alors que la ville semble si calme, on s’énerve, comme cet homme, furieux contre cette armée nationale, qu’il trouve si mal équipée, si impréparée face aux terroristes, dotés d’armes lourdes récupérées des arsenaux libyens à la faveur de la chute de Mouammar Khadafi. Et il s’énerve, encore, contre les djihadistes, qui, après le Mali, veulent briser le Burkina Faso…

Les chrétiens fragilisés

A l’autre bout de la ville, l’église Jean XXIII… Des pagnes colorés, des cheveux tressés, des mains ouvertes vers le ciel… Ici, chacun prie pour le pays, et pour ce prêtre assassiné, le mois dernier, ces fidèles massacrés en pleine messe, ces villageois dont on vient de retrouver le corps. Lundi 10 juin encore, les corps de dix-neuf villageois ont été trouvés à Arbinda, dans le nord du pays, alors que les forces de défense et de sécurité mènent une grande opération « antiterroriste » dans la zone.

Début avril, au même endroit, 62 personnes avaient été tuées lors d’attaques djihadistes suivies d’affrontements intercommunautaires. Alors, dans les travées de l’église, on prie. Chacun sait qu’il ne faut pas céder à la peur, qui pourrait mettre à mal cette union si spéciale du peuple burkinabé. Mais on sait aussi que les attaques se rapprochent d’Ouagadougou, la capitale. « C’est difficile de rassurer les gens, ils sont inquiets, confie Mgr Jean-Marie Compaoré, l’archevêque honoraire de Ouagadougou. « Les attaques se rapprochent, une centaine de kilomètres » reprend-il. « Il y a deux semaines j’ai eu la chance de ne pas me tromper de route en me rendant à Bam. Ceux qui étaient derrière moi se sont trompés de chemin. Et ils ont été kidnappés ».

Un état dépassé par les questions sécuritaires

Les villageois s’organisent en milices d’autodéfense.Les villageois s’organisent en milices d’autodéfense. Crédits : Claude Guibal – Radio France

 

Mohammadu Sawadogo, lui, est en colère. Depuis des années, ce spécialiste des questions terroristes prêche dans le désert, pointant du doigt l’abandon par l’Etat de pans entiers du pays, de communautés oubliées, le long des frontières si poreuses, déjà gangrenées par les trafiquants, le grand banditisme.

Les zones prises le plus rapidement par les terroristes sont celles où l’Etat était absent, ou sa seule présence se résumait à la force, sans le moindre investissement. Pire, lorsque l’Etat apporte une réponse, elle n’est pas adaptée, puisqu’elle n’est que militaire et violente. C’est ce qui amène les populations à basculer en faveur des terroristes.

Le Nord, l’Est, le Sahel… Aujourd’hui, l’Etat, incapable d’assurer la sécurité laisse peu à peu les mains aux milices d’autodéfenses villageoises, et notamment les Koglweogos, qui font régner leur loi, ouvrant la porte à toutes les dérives communautaires. Leur montée en puissance date de 2015, après la chute du président Blaise Compaoré, explique Chrysogone Zougmouré, président du Mouvement burkinabé pour les droits de l’homme et des peuples (MBDHP), dans un pays déstabilisé par le chaos insurrectionnel et les coups portés à l’organisation des services de sécurité. « Ce sont des initiatives qui partent des villages du fait de la démission de l’Etat, incapable d’assurer son rôle régalien de protection des biens et des personnes. C’est sur ce constat d’impuissance qu’ils ont pu se développer, et une grande partie de la population les voient comme un palliatif efficace, pour combler les manques de la police pour sécuriser le pays« . Le problème, reconnaît-il, ce sont « les dérives, les arrestations arbitraires, l’absence de présomption d’innocence, les violences, les sévices corporels. Il faut les amener à revoir leurs méthodes pour pouvoir les intégrer à un schéma efficace de lutte contre l’insécurité et le terrorisme« .

Le danger des dérives communautaires

L’influence de ces milices d’autodéfense, qui se substituent dans de grandes parts du pays à l’autorité de l’Etat inquiète les experts de la région, qui dénoncent le risque de terribles dérives communautaires. Car à chaque attaque djihadiste, les représailles des Koglweogos ne tardent pas. Mais elles s’exercent principalement envers une communauté : les Peuls. Un peuple d’éleveurs nomades, majoritairement musulmans, présents dans toute l’Afrique de l’ouest où ils sont détestés par les agriculteurs, majoritaires, qui les accusent de détruire les terres et les récoltes au passage de leur bétail.

En janvier, 48 personnes, selon le gouvernement, et plus de 200 selon la société civile, ont ainsi été tuées lors de représailles contre des Peuls après l’attaque du village de Yirgou, attribuée aux djihadistes.

Une spirale de violence qui tétanise le Burkina Faso, connu pour être jusqu’ici un modèle du vivre ensemble, en raison d’un brassage confessionnel et communautaire unique dans la région. « Depuis, les représailles ne font que s’amplifier« , déplore Daouda Diallo, porte-parole du collectif de lutte contre l’impunité et la stigmatisation des minorités. « Les Koglweogos et une partie de la population soupçonnent les Peuls d’être complices des terroristes. Le problème de cette montée de la justice privée, de ces gens qui font justice eux-mêmes, est une très grande menace pour le vivre ensemble et les rapports communautaires« , prévient-il, dénonçant une tentative de « nettoyage ethnique« .

Les Peuls, population stigmatisée

Peul = terroriste, l’amalgame est désormais de plus en plus ouvertement assumé. Il est aggravé par l’appel au soulèvement des Peuls, lancé en 2018 par le prédicateur Amadou Koufa, le chef de la Katiba du Macina, un des principaux groupes djihadistes maliens, affilié à Al Qaeda, qui cherche à exploiter le ressentiment de cette communauté contre les Etats centraux et l’ostracisation à leur égard.

Mais comme Chryzogone Zougmouré, le président du mouvement burkinabé pour les droits de l’homme et des peuples, les Burkinabé veulent continuer à croire que leur pays résistera…  « Vouloir semer des germes de guerre civile, religieuse ou ethnique au Burkina ne réussira jamais. » Un « jamais » plein d’espoir, pour conjurer la terrible incertitude.

Franceculture.fr


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