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Henri Emmanuelli par sa famille : un homme, un père et un combattant
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« Maintenant qu’il est parti, je cesserai de m’interdire de parler de mon père, et je vous raconterai mon papa. Celui que l’on connaît moins. » Après ces mots sur les réseaux sociaux, Antoine Emmanuelli a ouvert les portes de la maison de Laurède, où les chats dorment encore au pied de la porte de la chambre de son père, décédé mardi. Préservés du grand public depuis toujours, les deux enfants d’Henri et Antonia Emmanuelli, Laëtitia et Antoine, tracent le portrait d’un homme qui avait aussi réussi sa vie de père.

Cœur

Sa vie n’aurait commencé qu’à 10 ans. Henri, le petit-fils de berger, souffre de la maladie bleue. « Petit, on lui a toujours expliqué qu’à 12 ans, il serait mort. On l’a opéré du cœur à l’âge de 10 ans, à un moment où peu d’enfants survivaient à cette opération. Sa mère s’est battue. Il est resté longtemps dans le coma. Comme on a expliqué à sa mère qu’il ne se réveillerait jamais, ses affaires ont été données au Secours populaire. Et il a survécu. »

Les murs en cuir de la banque

Entré en 1971 chez Rothschild, le jeune banquier se plaît à Paris, malgré les murs des bureaux tapissés de cuir. Très vite, il a l’intime conviction que ce n’est pas son destin. À une époque où le PS pouvait paraître menaçant pour ce milieu, il fait ses campagnes électorales sans en parler à la banque. « Son patron, Roger Cukierman, l’a découvert dans la presse lorsqu’il a été élu ! Il lui a demandé si c’était un homonyme… Ils se sont quittés là-dessus, mais sont restés proches. »

Laurède

Après une première tentative vaine dans le Lot-et-Garonne, en 1973, à 28 ans, Henri Emmanuelli repère la circonscription landaise qui fera son bonheur. « N’étant pas passionné par Paris, il ne pouvait pas être loin de ses Pyrénées, la grande histoire de sa vie. C’était sa respiration. Dès qu’il s’en éloignait, il respirait mal. Les Landes, c’était le chemin intermédiaire. De la maison de Laurède, on voit les Pyrénées. »

Accueilli et introduit dans les Landes par Henri Scognamiglio puis Guy Gaujacq, Henri Emmanuelli devient député en 1978. Toute sa vie, il préférera son action de parlementaire à celle de membre du gouvernement. Cela n’allait pas assez vite. Freiné, pris en étau entre la technostructure et la discipline du gouvernement, il privilégiera les commissions, les amendements, l’action d’un député. Comme un métronome, il partait le lundi, revenait le jeudi soir. « Il a partagé sa vie entre les Landes et Paris, entre deux portions égales. »

Jeux vidéo

Quand parfois, certains le traitent d’« archaïque », les enfants rigolent. Henri Emmanuelli ? Un fou de jeux vidéo, de technologie, de science, d’astrophysique. « Ici, on a des pièces remplies d’ordinateurs ! Son école, c’était la science = le progrès, explique son fils. Dans les années 1980, on avait un des premiers ordinateurs à cassettes, le TO7 Thomson. Ministre, il rentrait à Laurède et passait ses soirées à coder des jeux, comme les ados de l’époque, qui apprenaient à programmer ! Je me souviens d’un jeu avec un avion qui lâchait des bombes sur des immeubles. Après, on a eu des consoles. Je l’ai souvent mis dehors de ma chambre parce qu’il jouait à mes jeux, comme “Call of duty”. Il pouvait s’amuser jusqu’à 4 heures du matin. C’était un gros gamer (joueur). Il a fini par casser tous ses disques de jeux, car il fallait arrêter. C’est éloigné de l’image qu’on peut avoir de lui, mais tout ça est lié à sa passion de la science. Après l’informatique, il y a eu Internet. Il s’est toujours tenu au courant, jusqu’à la fin. Il estimait que son rôle et sa mission n’étaient pas que de faire de la gestion, mais aussi d’apporter la culture, le progrès et le faire partager. C’était par conviction, mais aussi par pragmatisme. C’était le meilleur moyen que les gens soient heureux et en paix. »

Première fois

Autre temps, autres mœurs. C’est à la radio qu’il apprend sa nomination au gouvernement, en 1981. Il ne bouge pas et pense monter à Paris, comme d’habitude, trois jours après. Sauf qu’à 6 h 30 du matin, le lendemain, il reçoit un coup de fil de Gaston Defferre, qui lui dit : « Mais qu’est-ce que tu fous, t’es où ? ! » « Je dors ! » Gaston Defferre lui a dit : « Tu as trois heures pour être au ministère. »

Son frère, Jean-Claude, son père, sa mère et Henri Emmanuelli enfant.

Crédit photo : reproduction « sud ouest »

Gaston Defferre

Si Mitterrand reste son mentor, Gaston Defferre est sa figure tutélaire, le guide dans son action. Celui qui lui a appris « à entrer dans une salle, à braquer une pièce, à être très dur. Une virilité politique. »

« Gaston Defferre lui a appris à entrer dans une salle, à braquer une pièce, à être très dur. Une virilité politique »

Mitterrand

C’est la rencontre de sa vie. Son plus grand bonheur, mais aussi son plus grand malheur. « Mon père n’a pleuré que deux fois dans sa vie. À la mort de Mitterrand et quand son ami, Jean-Marie Tjibaou, leader indépendantiste de Nouvelle-Calédonie, a été assassiné. »

L’école

Lorsqu’il lance l’opération Un Collégien = un ordinateur portable, Henri Emmanuelli a deux buts. « Il disait toujours que la culture rentre dans les familles par l’école. Il avait vu dans sa montagne que les enfants pouvaient éduquer leurs parents. Le premier argument de ce projet était de préparer les enfants à l’ère numérique. Mais ce qu’il n’a pas dit trop fort, c’est qu’il y avait un abonnement Internet par famille. Le département avait un taux très bas d’abonnés. Avec cela, les gens découvraient Internet avec leurs enfants. »

Henri Emmanuelli lâchait rarement ses Gitanes, sans filtre.
Henri Emmanuelli lâchait rarement ses Gitanes, sans filtre.

Crédit photo : reproduction « sud ouest »

« Lando-landais »

Né aux Eaux-Bonnes, le Landais d’adoption n’aime pas surjouer les Landes et encore moins le « lando-landais ». « Il appréciait beaucoup la corrida au début, moins sur la fin, adorait la course landaise, mais n’a jamais fait les fêtes. Même si à Paris, il défendait la chasse parce que c’était important pour les gens. Son rapport aux Landais, et à tous les autres, c’était de rester toujours le même, sans surjouer cette carte ni aller dans le côté chasse-armagnac- corrida. Il ne changeait jamais de ton et ne faisait pas semblant. C’était quelqu’un de très simple. Et il avait des rapports très simples avec les gens. »

La foire permanente

L’image brutale renvoyée parfois par le politique Henri Emmanuelli s’entrechoque avec le « tendre » père. « À la maison, c’était la foire permanente ! Il était farceur, facétieux. Il nous a toujours parlé comme à des adultes, déjà tout petits. Au moment de le quitter, nous n’avons pas eu besoin de lui dire tout ce qu’on ne s’était pas dit dans notre vie. Car il nous a toujours poussés à nous dire qu’on s’aimait, il a toujours été démonstratif. Son côté paternel était très fort. » Un papa qui s’endormait parfois dans le lit de son fils, le soir. « À table, on ne parlait que de choses sérieuses. On était complètement désorganisé et cela nous est resté dans notre vie pratique aujourd’hui ! Mais le temps ensemble, c’était du débat politique, depuis tout petit, l’histoire des idées politiques, leur mise en œuvre, la géographie, l’histoire, les sciences. C’était ouvert, libre, il nous a incités à lire, à voyager. »

Un modèle de père

« Quand il était là, il était là. Il nous a toujours préservés. On le voyait trois jours par semaine, mais ces jours étaient tellement riches. Aucun souvenir de lui où il n’est pas là. Aucun jour où il manque. Aucun jour de ma vie sans l’avoir eu au téléphone. Il était là. »

« Il a menti à beaucoup de gens pour déjeuner avec moi, le mercredi. Il n’y avait que le président de la République qui passait avant »

Étudiant, puis établi à Paris, Antoine a déjeuné chaque mercredi avec son père, depuis 1995. « Il a menti à beaucoup de gens pour me garder ce déjeuner. Il n’y avait que le président de la République qui passait avant. C’était un orphelin, on a ressenti cet amour. Oui, il a réussi sa vie de père, c’était un bon modèle. »

Avec sa fille, Laëtitia, au début des années 1980.
Avec sa fille, Laëtitia, au début des années 1980.

Crédit photo : reproduction « sud ouest »

Déchirements

Henri Emmanuelli perd son père à l’âge de 13 ans, sa mère à 21 ans. « Quand il est parti à Sciences-Po Paris, sa mère est tombée très malade. Pendant sa troisième année, il était auprès d’elle, jour et nuit, dans les Pyrénées. Il revenait à Paris passer ses examens. Ils s’écrivaient une lettre par jour. Il a eu un rapport assez méfiant à l’attachement et l’amitié. Il avait vécu de tels déchirements qu’il a préféré s’en prémunir. Il s’est toujours méfié des sentiments trop forts pour des personnes qui pouvaient partir. »

« Vous êtes encore là… »

En 1988, il paie ses critiques sur l’ouverture au centre. Le président Mitterrand lui propose d’être ministre des PTT, en sachant pertinemment qu’il refusera. Les deux hommes ne se parlent quasiment pas pendant quatre ans. « Pour Mitterrand, c’était un test pour voir comment il se débrouillait sans son soutien officiel. » Puis, Henri Emmanuelli devient président de l’Assemblée nationale. Le jour des retrouvailles, « émouvantes », Mitterrand lui dit : « Vous êtes encore là… »

Les affaires

Les deux années d’inéligibilité suite à l’affaire Urba sont « dures, très noires ». « Mais il en a tiré énormément de force, une posture d’assumer quoiqu’il arrive et de ne jamais avoir lâché. » Il se ressource dans les Landes. « Le pouvoir vous éloigne des autres, même quand vous êtes un enfant d’un milieu populaire. Tout le décorum de la République est fait pour vous couper des gens, même si vous n’en avez pas envie. Il a retrouvé ça. Ces deux années ont été un moment très important. Quand on réfléchit avant cette période, il est plus dans l’exécution et l’action des années Mitterrand. Là, il va construire sa pensée politique et former des courants. »

Misogynie

Si Henri Emmanuelli assumait ses rapports difficiles, notamment avec les journalistes – « il avait tout fait pour » -, il n’a jamais compris les procès en misogynie. « Il traitait en fait les hommes et les femmes de la même façon. Et parfois, c’était rugueux. Il a été élevé par une maman veuve, forte, seule, qui travaillait énormément. S’il savait une chose, c’est qu’une femme pouvait tout faire… »

Henri Emmanuelli et ses petites filles, Justine et Victoire.
Henri Emmanuelli et ses petites filles, Justine et Victoire.

Crédit photo : reproduction « sud ouest »

Emmnauelli dans le texte

« Nos collégiens, on va les shooter au kilobit ». En 2004, son argument pour défendre l’opération Un Collégien = un ordinateur portable, instrument de lutte contre la fracture numérique.

« À Bagnères, près de la source de l’Adour, les galets sont pointus, mais à force de se frotter les uns contre les autres en roulant dans le fleuve, quand ils arrivent à Laurède, ils sont ronds. Eh bien, les hommes, c’est pareil, en échangeant les uns avec les autres, ils finissent par s’entendre. » Années 1980, à Laurède.

« Il y avait deux cardinaux dans la région, l’un à Bordeaux, vêtu de pourpre, l’autre à Mont-de-Marsan, roux. » À propos de Robert Faninoz, son directeur de cabinet, surnommé le Cardinal, en 2008.

« Toute ma vie durant, j’ai eu une ligne de conduite : je ne me plains jamais de rien lorsque cela me concerne personnellement. » Lors de la présidentielle de 2012.

« Pour François Mitterrand, dans les Landes, j’étais son garde rouge. » Dans les années 2000.

« Vous pensez que moi, j’ai la possibilité de débarquer au Japon et de faire peur à Sony ? Avec quoi, des chars Leclerc et des Mirage 2 000 ? » Dans « Sud Ouest », en 2008, à propos du désengagement de Sony, pour l’usine de Pontonx.

« Quand une porte est ouverte, il y a moins de monde qui essaie de passer par la fenêtre. » En 2016, à propos des migrants. 


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